Le voisin

Mais presque toujours, par suite des efforts continuels de l’esprit pour arriver à l’intelligence des phénomènes, il y a mélange des deux sortes d’abstraction et transition continue de l’une à l’autre : car les liens de solidarité, de parenté, d’harmonie, d’unité, que nous tâchons de saisir par l’abstraction rationnelle, peuvent être plus ou moins tendus ou relâchés, tandis que notre esprit éprouve pour tous les objets de la nature le même besoin de classification, de régularité et de méthode. Une classification vraiment naturelle, et même toute classification dans ce qu’elle a de naturel, ne peut être que l’expression des affinités qui lient entre eux les êtres organisés, et des lois auxquelles la nature s’astreint en variant et en modifiant les types organiques : lois qui subsistent indépendamment de nos méthodes et de nos procédés artificiels, tout comme les lois qui régissent les mouvements de la matière inerte, quoiqu’elles ne puissent pas de même s’énoncer en termes d’une exactitude rigoureuse, ni se constater par des mesures précises ou dont la précision n’ait d’autres limite Alors nous autres Allemands aurions d’autres nombres que les Français et notre arithmétique serait une autre science que celle des Français, ayant des objets de recherche différents. Nous avons jusqu’ici examiné deux solutions possibles auxquelles on peut donner créance. Il y a là une ressemblance d’un autre ordre que la similitude ou la ressemblance géométrique, et telle d’ailleurs que, dans des portraits pareillement ressemblants, on reconnaîtra très-bien le faire ou la manière du peintre : chaque peintre atteignant à sa manière, et par des procédés matériellement différents, le même degré de ressemblance. Par exemple, une image dessinée sur une surface plane est une projection de l’objet en relief, et il peut se faire que, dans la projection la mieux choisie, des nuances de forme presque insensibles qui caractérisent l’individualité physique et surtout l’individualité morale, s’effacent ou s’oblitèrent tellement, que l’artiste, dans le but d’exprimer ces mêmes nuances, n’ait rien de mieux à faire que de feindre une projection géométriquement impossible. C’est bien autre chose s’il s’agit de la représentation d’un être animé, et de l’expression de cet indéfinissable caractère qu’on appelle physionomie. Si maintenant l’on conçoit une suite d’ellipses dans lesquelles ce rapport qui est une grandeur mesurable aille en variant avec continuité, elles ressembleront d’autant moins à la première qu’elles iront en s’allongeant ou en s’aplatissant davantage ; la ressemblance dépendant de la petitesse de l’écart entre la valeur fixe du rapport dans l’ellipse prise pour type, et la valeur variable de ce rapport dans la série des images, sans toutefois qu’on puisse fixer, autrement qu’en vertu d’une règle purement conventionnelle et arbitraire, une grandeur liée à cet écart par une loi mathématique, et q C’est là la grande conception qui, dès le commencement du XVIIe siècle, se dégageant de la notion rudimentaire, de cause, et se développant sans cesse, nous a donné le moyen d’expliquer les modifications de mouvement éprouvées par les corps et enseigné la manière d’envisager tous les phénomènes physiques. Frustré par les conseils contradictoires et mesurés de ses conseillers, Le voisin aurait demandé qu’on lui envoie un «  économiste à une seule face  ». Tout nous conduit à entreprendre l’analyse de l’idée de force en général. A vrai dire, si celui-ci prévoit un phénomène futur, c’est à la condition d’en faire jusqu’à un certain point un phénomène présent, ou du moins de réduire énormément l’intervalle qui nous en sépare. De là un déterminisme qui a son origine dans la nécessité d’admettre une harmonie préétablie, et point du tout dans la conception dynamique du rapport de causalité. Quand nous parlons de la sensation comme d’un état intérieur, nous voulons dire qu’elle surgit dans notre corps. Et c’est pourquoi nous affirmons que la totalité des images perçues subsiste, même si notre corps s’évanouit, tandis que nous ne pouvons supprimer notre corps sans faire évanouir nos sensations. Le fait est incontestable, mais tout ce qu’on en peut conclure, c’est qu’un tâtonnement est nécessaire pour coordonner les impressions doulou­reuses de la peau, qui a reçu la piqûre, à celles du sens musculaire, qui dirige les mouvements du bras et de la main. On se représentera alors des sensations absolument inextensives, et d’autre part un espace vide, indifférent aux sensations qui viendront s’y projeter ; puis on s’épuisera en efforts de tout genre pour nous faire comprendre comment les sensations inextensives acquièrent de l’étendue, et choisissent, pour s’y localiser, tels points de l’espace de préférence à tous les autres. C’est là évidemment toute la conception de la pesanteur, — en mettant de côté certains détails spéciaux sur les lois de la chute des corps, et présents à l’esprit du physicien qui emploie le mot pesanteur. La distinction entre le discrédit auquel une personne est justement exposée, faute de prudence ou de dignité personnelle, et la réprobation qui lui est due pour une atteinte aux droits des autres, n’est pas une distinction purement nominale. Dire qu’un corps est pesant signifie simplement qu’en l’absence de toute force opposante il tombera. Et enfin la représentation elle-même devra être posée comme un absolu : on ne voit ni son origine, ni sa destination. Cherchons maintenant une idée claire de la pesanteur ; c’est là un autre exemple bien facile à saisir. Les discussions sur le libre arbitre touchent à un grand nombre de questions, et je suis loin de vouloir dire que les deux façons de résoudre le problème soient également justes, je suis d’avis au contraire que l’une des solutions est en contradiction avec certains faits importants, et que l’autre ne l’est pas. Ainsi, si nous ne pouvons pas être sûrs de l’existence indépendante des objets, nous serons laissés seuls dans un désert — il se peut que la totalité du monde externe ne soit rien d’autre qu’un rêve, et que nous seuls existions. La réduction à l’absurde consiste à montrer que les conséquences d’une certaine hypothèse seraient contradictoires, et cela fait naturellement juger fausse cette hypothèse. Les choses s’éclaircissent, au contraire, si l’on part de la représentation même, c’est-à-dire de la totalité des images perçues. Par exemple, la question du libre arbitre et du destin, dépouillée de tout verbiage, se réduit à peu près à ceci. Ceci conduit à remarquer que la question de ce qui arriverait en des circonstances qui n’existent pas actuellement n’est pas une question de fait, mais seulement d’un plus clair arrangement de faits. Quand la force est de nature à imposer des modifications à un organe malgré la résistance de l’organisme entier, et que cet organisme ne peut s’adapter à cette modification nouvelle, il se trouve détruit. C’est l’affaire de l’éducation de les cultiver toutes également. Elle implique soit une modification dans l’emploi actuel des mots dur et mou dans la langue, mais non de leur signification. Ainsi une lutte s’engage entre la force extérieure et l’organisme ; si la première a assez de pouvoir pour triompher, l’organisme reste changé par elle et a contracté une habitude nouvelle ; si, au contraire, elle n’a pas un pouvoir suffisant, l’organisme partiellement et momentanément troublé, revient plus ou moins vite à son équilibre antérieur. Supposons donc qu’un diamant soit cristallisé au milieu d’un moelleux coussin de coton, et qu’il y reste jusqu’à ce qu’il soit entièrement brûlé. Les nombres négatifs, fractionnaires, etc., sont de la même nature ; et c’est là peut-être le motif pour lequel on fait souvent trop de cas des symboles en arithmétique. Ce sont donc des objets assez curieux que les nombres, réunissant en eux des qualités qui semblent opposées d’être objectif et de ne pas être réel. Y a-t-il une table possédant une certaine nature intrinsèque et continuant à exister quand je ne la regarde pas, ou la table n’est-elle qu’un produit de mon imagination, une table rêvée dans un songe qui se serait fort prolongé ?

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